
Il est pertinent que cette production du chef-d'œuvre intemporel de Tchekhov ouvre le jour même où les maires régionaux ont obtenu le pouvoir d'imposer une taxe sur les touristes. Cela contribuera en partie à financer la régénération des régions, cœur de la politique de croissance du gouvernement Burnham dans tous les codes postaux.
Je suppose que les héritiers de Lopakhin, le marchand bourgeois de première génération qui achète le verger éponyme pour le développer, lorgneront leurs propres vergers de cerisiers métaphoriques à abattre pour les remplacer par des logements sociaux (hourra !) ou des centres de données (définitivement pas hourra).

Cette production (faisant partie de la saison Rep de Flywheel Theatre célébrant le 50e anniversaire de ce lieu) se situe à une autre époque de bouleversements sociaux au Royaume-Uni, le (dit par la presse de droite) « Winter of Discontent », qui a conduit, quelques mois plus tard, à l’élection de Margaret Thatcher comme Première ministre en 1979. En effet, avec ses références au commerce de détail, Rachel-Leah Hosker donne dès le départ une impression de jeune Mrs T encore condescendue par les grands noms conservateurs bien avant d’endosser le rôle de la Dame de fer. On peut voir l’acier dans le regard de Lopakhin et la cruauté sourde dans ses actes — tout comme on pouvait la percevoir chez Mrs T.
Cela dit, les accessoires des années 70, les jeans évasés et les bruits d’arrière-plan des reportages de Radio Four sur des mouvements de grève jurent un peu avec les noms russes, les villes russes mentionnées et le sens même des vastes steppes si centrales dans l’univers de Tchekhov — on est à moitié dans le pays des cosaques, à moitié dans celui des ménagères. Je n’étais pas convaincu que le changement de genre de certains personnages fonctionnait, d’autant plus que le mariage égalitaire n’était pas légal dans les années 70 ni au Royaume-Uni ni en Union soviétique, et qu’il ne l’est, sans surprise, toujours pas en Russie aujourd’hui.
Si cela diminue la narration par une certaine confusion inutile, il était plaisant d’entendre des rires dans la salle, un élément si important dans l’attrait du grand dramaturge. Elliot Pritchard est particulièrement drôle en Gayev, le frère snob et ridicule de la matriarche revenue.
Vêtu d’un costume masculin avec une touche rappelant Jodie Foster dans son allure, Maggie Bain saisit la tragédie naïve de Madame Ranevskaya, condamnée par son refus d’affronter un avenir incertain, très différent de son passé (financièrement) confortable. Ce recul résonne de plus en plus en moi avec l’âge.
Paul Bentall vole la vedette en Firs, le vieux serviteur épris de l’Ancien Régime et aux prises avec la démence. Bien sûr, il provoque le rire grinçant qu’engendre toujours ce personnage, mais il y a une réelle poignance dans sa danse macabre qui accompagne sa maladie et un destin dépourvu de toute issue heureuse. La cruauté de la scène finale frappe vraiment fort.
Réduite à 90 minutes sans entracte, avec un casting limité, la pièce gagne en clarté mais, sans surprise, la richesse de la tapisserie de Tchekhov en est écourtée. Même en se concentrant strictement sur la vente du verger, une partie de cette complexité tchekhovienne transparaîtrait davantage si les lectures étaient un peu plus relâchées, nous laissant plus de temps pour saisir les implications d’une pièce où chaque mot est à sa place et nécessaire.
Cela dit, cette production constitue une bonne introduction pour qui souhaite comprendre pourquoi des gens comme moi considèrent cet homme comme le plus grand dramaturge de tous les temps. Mais il faut voir aussi une production complète.
The Cherry Orchard au Riverside Studios jusqu’au 12 septembre, dans le cadre de la saison Radical Classical Rep de Flywheel qui court jusqu’au 10 octobre
Crédit photo : Miranda Mazzarella